Je n'aurais jamais dû aller dans ce bar hier au soir
et encore moins y passer pratiquement toute la nuit. Tout d'abord parce que j'avais d'autres choses plus intéressantes à vivre que cette rencontre avec Yohann et ensuite parce qu'à partir d'une
heure du matin, je n'ai plus de métropolitain pour rentrer chez moi. Mais bon, Yohann, mon vieil ami depuis le collège, m'avait tellement parlé de ce nouveau bar, rendez-vous d'anciens routards
et de nouveaux artistes, que je n'ai pu lui dire non. En plus, quand le téléphone a sonné, je ne m'attendais pas à ce qu'il allait m'annoncer. Je savais que Yohann et Chloé connaissaient quelques
problèmes de couples et aussi de travail.
- Bonsoir ?
- Salut Igor. T'es libre ce soir ?
- Pas vraiment Yohann. Pourquoi ?
- Faut que je te parle, j'ai besoin de tes conseils. On pourrait aller au Burrito Bar, y'a une soirée swapique.
- Je serais plus libre demain. Là, j'ai du boulot pour l'association que je monte.
- C'est vraiment urgent. Demain, je ne serais sans doute plus là…
- Comment ça ? Tu vas pas te suicider ?
- Non, je pars pour Reims. Un rendez-vous important. C'est de ça que je veux parler, tu me conseilleras.
- OK. On se retrouve où ?
- Devant le Burrito Bar. T'as l'adresse, je crois.
- Oui. J'y serais dans une heure.
- C'est parfait pour moi.
Devant le bar, à attendre Yohann, je commençais déjà à regretter d'avoir accepté son
invitation. Non pas le rendez-vous par lui-même, mais le lieu du rendez-vous. La façade du bar donnait tout de suite le ton. Surtout la face avant du combi VW sur le côté gauche de l'enseigne
avec sa plaque d'immatriculation inscrite du mot "Imagine". Le nuage moutonnant s'échappant du combi et les fleurs le parsemant complétaient le décor psychédélique que quelques habitués rendaient
vivants. Parmi les habitués, j'aperçus un homme à face de lune. Quand je dis "à face de lune", je veux dire que ce visage avait la forme d'une lune. Je n'eus pas le temps de m'intéresser de plus
près à cet individu puisque Yohann fit son apparition au moment où l'homme-lune faisait sa disparition dans le bar. Mon ami m'entraina à l'intérieur et me guida vers le fond de l'établissement,
dans une petite alcôve. A peine installés, un serveur en tenue de groom nous apporta deux verres remplis d'un liquide brun ainsi qu'une pipe à eau et son tabac.
Yohann, qui n'avait pas encore prononcé un mot, leva son verre vers moi et en prit une grande gorgée. Je fis de même et faillis m'étouffer
avec tellement le goût en était particulier.
- Alors, ça arrache ?
- Qu'est-ce que c'est ? lui demandais-je.
- Une boisson d'Asie. Mais, on est pas là pour
parler de ça. Je suis sur un projet particulier et j'ai besoin de ton regard.
- Bon, je t'écoute.
Et Yohann se mit à me parler de l'idée que Chloé avait eu pour se créer un emploi en ouvrant une société. Alors qu'il m'expliquait les
tenants et aboutissants, il se mit à fumer sur la pipe à eau, à me faire passer le tuyau et à commander d'autres boissons pour nous humidifier le gosier. Je lui donnais mon avis, lui transmis des
informations sur les sujets que je connaissais et lui apporta mes conseils et mes critiques. Plus la nuit avançait, plus nous discutions en buvant des liquides bizarres et en fumant des tabacs
étranges. A un moment, sur la scène, les habitués et des débutants se mirent à pratique le swap artistique. Entre les élucubrations professionnelles de Yohann et les délires swapiques, les
alcools des boissons et les hallucinogènes de la pipe à eau, mon esprit parti à la dérive et mon corps s'égara dans une dimension parallèle. Quand l'homme-lune se mit à déclamer ses vers et ses
sons, je perdis toute notion du temps.
Une aube rosée éclaira l'intérieur du bar par la fenêtre encrassée. Un rai de lumière frappa mes paupières et me tira du
monde où j'avais trouvé refuge. Il était encore là sur la scène, le dernier à swaper face à une poignée d'auditeurs au seuil du sommeil. Yohann avait disparu, me laissant sur la table de quoi
régler la note et un mot en remerciement de mes conseils. Vu l'heure, je n'avais plus qu'à rentrer à pied jusqu'à mon domicile pour tenter de récupérer de cette nuit de folie. Je sortis du
Burrito Bar et me dirigea vers mon quartier. Pas une âme en vue, pas de taxi non plus. Un bon quart d'heure de marche avant de retrouver mon lit. Au premier carrefour, j'eus un choc. L'homme
qui sortait du téléphone me parut vivant et je fis un pas sur le côté avant de réaliser qu'il s'agissait de la statue se trouvant à l'orée du Centre d'affaires de la ville. A la lumière
blafarde de l'aube, il paraissait bien vivant et prêt à se mettre en mouvement. Je passais à côté de lui quand un téléphone se mit à sonner. Je n'avais pas pris mon portable et il n'y avait
personne à l'horizon. Je vis le bras de l'homme se tendre, décrocher le combiné de la cabine et parler. Vertige, je ferme les yeux et les ouvre. Il me fait un petit signe de la main et me dit
:
- La gare est bien à droite ?
Avant que je réagisse, il avait ramassé sa
mallette et son pardessus. De nouveau, je fermais les yeux.

Quand je les ouvris de nouveau, je m'aperçus que j'avais avancé de quelques mètres. Je me retournais vers la statue pour
m'apercevoir que la cabine était vite et que le businessman avait disparu. Il me sembla l'apercevoir à l'angle de la rue.
- C'est à droite, pas à gauche, pour la…
Je pris conscience que je parlais dans le vide. Et que j'étais à quelques mètres de la résidence où je logeais. Je ne m'étais pas aperçu
que j'avais avancer et que le soleil grattait le haut des immeubles. Vraiment, je ne savais pas ce que j'avais consommé et je me dis que je le demanderais à Yohann dès que possible. Je levais
les yeux vers mon chez moi et me demanda comment rejoindre au plus vite mon appartement. Franchement, mon esprit était plus que perturbé par les produits découverts durant la nuit. Stupéfiant
ce que l'être humain pouvait créer comme produit pour se détruire au lieu de se protéger. Stupéfiant que j'avais consommé sans aucune modération pour en arriver à ce point là. Me demander
comment rejoindre mon domicile alors qu'il me suffisait de prendre l'ascenseur.
Et pourtant, là-haut, tout là-haut, sur la droite, j'apercevais la fenêtre de ma chambre. Et derrière le lit que je désirais tant rejoindre. Composer le code, pousser la porte,
traverser le hall et appuyer sur le bouton d'appel de l'ascenseur me semblait au dessus de mes forces. Je fermais les yeux et je me vis dans mon lit, heureux. J'ouvris les yeux, presque
découragé par tout ce qui me restait à faire avant de me retrouver dans cette situation. Mais là, à la fenêtre se trouvait l'homme-lune qui me fit un petit signe. Le lit bien bordé me tenait
chaud et me berça pour m'endormir. Stupéfiant les effets des stupéfiants sur mon cerveau.
Je n'aurais jamais dû aller dans ce bar hier au soir et encore moins y passer pratiquement toute la nuit. Tout d'abord parce que j'avais
d'autres choses plus intéressantes à vivre que cette rencontre avec Yohann et ensuite parce qu'à partir d'une heure du matin, je n'ai plus de métropolitain pour rentrer chez moi. Stupéfiante
cette soirée et mes rencontres. Le lendemain, après presqu'une journée et une nuit complète de sommeil, la statue du businessman avait retrouvé sa place dans la cabine téléphonique. Je n'ai
jamais revu l'homme-lune, je ne suis jamais retourné au Burrito Bar qui a fermé trois mois plus tard. Je n'ai jamais su ce que nous avions consommé durant cette nuit. En fait, j'ai revu Yohann
près de trente plus tard alors qu'il venait recevoir la légion d'honneur. Son projet fou avait réussi au-delà de ses espérances. Et pour me remercier de mes conseils, il m'offrit un tour du
monde, mon rêve de toujours.
N B : Texte écrit par à-coup dans la matinée et fini vers 13H00 ce jour, juste pour ce blog.
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